Volume 8 No 2





DRIVING U.S.A. TOUR:
Ah you’re gonna be in my dreams tonight…
And for a while to come


par Marie-Josée Pelletier

Samedi, 13 avril 2002, 6h30, nous sommes en route vers Toronto pour voir qui? Réponse: Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!! (à une fréquence normalement réservée à l’appel des chiens). Nous étions déjà “ben ben énarvées”, mais nous étions loin de vraiment réaliser l’ampleur de l’impact que cet événement aurait sur nous.

Mon amie (Anne-Marie), et moi sommes des craquées mentales et nous sommes accros des “quatre garçons dans le vent” depuis au-delà de 10 ans (je sais, ça n’impressionnera pas beaucoup les plus grisonnants d’entre vous, mais nous n’avions quand même que 12 ans à l’époque). Dans la mini-van nous conduisant au Air Canada Center, nous avons survolé rapidement la liste des chansons jouées lors des précédents spectacles en Amérique et nous avons réalisé avec un peu de déception que la grande majorité des pièces jouées depuis le début de cette tournée étaient des méga-succès de l’époque des Beatles ayant tourné ad nauseam à “Radio Rock détente” (ou l’équivalent...) depuis près de trente ans. À vrai dire, nous, insouciantes et naïves optimistes, entretenions l’espoir utopique que Po-Paul voudrait nous faire plaisir en jouant presque uniquement les plus obscures chansons de son répertoire des années post-Beatles. Mais bon ... en fait nous ne pouvions pas réellement être déçues et nous le savions: nous serions certainement au septième ciel même si Paul décidait d’interpréter pendant trois heures un “remix” country des meilleurs succès de Paolo Noël. C’est tout dire... Une chose m’inquiétait un peu, par contre: la voix de Paul semblait s’être détériorée de façon importante dans les dernières années si on en juge par l’album Driving Rain. En effet, sur cet album, en plus d’avoir perdu une grande partie de la flexibilité qu’on lui connaissait, “l’organe vocal” de Sir McCartney “craquait” beaucoup plus souvent dans les passages plus aigus et on peut remarquer qu’on a fait appel à la magie de la voix écho à plusieurs reprises ou bien on tentait de camoufler certains passages par une augmentation des pistes musicales au détriment de la voix. Finalement, selon cette liste de chansons trouvée sur Internet, Paul ouvrirait le spectacle avec Hello Goodbye. Sérieusement... cette pièce doit bien faire partie de ses pièces les plus exécrables. Quelle idée étrange d’ouvrir un spectacle avec une telle chanson!

Samedi, 13 avril 2002, 20h45...? Après une attente semblant interminable et une espèce d’introduction très originale incluant de très nombreux figurants déguisés en différents personnages allant du samouraï au monsieur très “british” en passant par un haltérophile et des égyptiennes, Paul surgit enfin sur la scène. Et puis, était-ce si grave qu’il commence par Hello Goodbye? Je ne saurais trop quoi répondre à cette question puisque mon esprit était quelque par entre Mars et le Nirvana. Bien honnêtement, je suis très reconnaissante que personne n’ait pris de photos à ce moment, car je devais avoir l’air d’une “belle innocente” en train de fixer la scène comme une illuminée puis en train de sanglotter comme une “épaisse”. Donc, tant mieux si c’était Hello Goodbye: je n’ai rien vu aller. Sa voix? J’ai été très agréablement surprise, car celle-ci, sans être sa voix de dieu des années 60 et 70, était beaucoup mieux que sur le disque. Ceci semble quelque peu surprenant lorsqu’on considère qu’il ne pouvait user des artifices que l’enregistrement permet. J’imagine qu’il devait être “rouillé” lorsqu’il a fait From a Lover to a Friend et que par la suite, avec la pratique, sa voix s’est améliorée à nouveau.

Lorsque j’ai finalement émergé de ma stupeur/hystérie initiale, une de mes première pensées fut: “mais qu’est-ce qu’ils font tous assis dans le parterre?” Personnellement j’aurais probablement couru à l’avant, j’aurais sauté sur la scène, puis je me serais accroché à l’une de ses jambes jusqu’à ce qu’on m’en détache avec une armée de “bouncers” (j’exagère peu, en fait. Ne sous-estimez pas le pouvoir de la folie). On m’a ensuite expliqué que messieurs les bouncers étaient quelque peu zélés dans leur surveillance... dommage. Espérons que Paul ne nous a pas trouvé trop amorphes. Lui, par contre, était bien loin d’être apathique: il a joué, sans entracte, 36 chansons durant environ 3 heures. De quoi se racheter pour ces spectacles de 20 minutes de l’époque des Beatles!

Comme le laissait prévoir les listes retrouvées sur Internet, le spectacle était surtout composé de grands succès des Beatles composés par McCartney: All my loving, Let it be, Hey Jude, Yesterday... Mais aussi quelques surprises intéressantes provenant de son répertoire solo: Coming up, Every night (magnifique!), C moon (dont il nous a expliqué la signification profonde...), Live and let die (avec les explosions et tout) et Band on the run. Vers le milieu du spectacle, nous avons eu droit à quelques chansons acoustiques jouées par Paul, complètement seul sur la scène. C’est durant cette partie que le moment le plus touchant du spectacle a eu lieu: en hommage à son ami disparu, Paul a enfin chanté la chanson Here today qu’il avait composée quelques temps après la mort de John Lennon et qui était parue sur l’album Tug of War en 1982, mais qui n’avait jamais été jouée en spectacle avant la présente tournée. Tout de suite après, l’émotion s’est poursuivie quand Paul nous raconta ses souvenirs de soirées passées avec George où ils jouaient du ukulélé, puis il chanta Something en s’accompagnant de cette petite guitare hawaïenne . Bien sûr, il a aussi inclue quelques pièces de son plus récent album, mais très peu: Your Loving Flame, Driving Rain et l’exécrable Freedom (Juste avant Live and Let die... suis-je la seule à trouver ceci extrêmement ironique?).

J’ai été très impressionnée par la chaleur dégagée par McCartney tout au long du spectacle. À certains moments, on se serait quasiment cru assis dans son salon avec lui. Il était incroyablement à l’aise sur la scène et nous a “ piqué une jasette” de temps à autre, parfois pour nous parler de tout et de rien, pour parler de la chanson à venir, ou il nous racontait simplement la première chose qui lui passait par la tête. Par exemple, avant Blackbird, il nous expliqua que cette chanson était une façon déguisée d’aborder le sujet de la polémique raciale aux États-Unis au milieu des années soixante. En effet, comme vous le saviez peut-être, “bird” est un mot utilisé aussi pour désigner une “fille” en Grande-Bretagne. Remémorez-vous les paroles de la chanson en gardant ceci en tête et cette pièce anodine en apparence prend alors une tout autre signification... Enfin, pour donner le coup de grâce à une foule déjà absolument survoltée, il commença à jouer la pièce Mull of Kintyre en hommage, dit-il, aux nombreux Canadiens d’origine écossaise (cette pièce n’avait été jouée nulle part ailleurs durant la présente tournée). Après un court moment, un énorme groupe de cornemuses et tambours (Pell Regional Police Pipe Band de Brampton, Ontario) fait son apparition sur la scène, nous laissant tous complètement bouche-bée.

Le spectacle se conclut ensuite avec The End et Paul McCartney s’éclipsa finalement, laissant les 16 500 fans rassemblés au Air Canada Center complètement ébahi par ce dont ils venaient d’être témoins. Nul besoin de tourner le fer dans la plaie pour ceux qui ont manqué cette soirée inoubliable, mais il est évident que McCartney, qui a fêté ses 60 ans le 18 Juin, ne retournera pas en tournée tous les ans. Si, par miracle, on annonce de nouvelles dates canadiennes à la présente tournée, ne manquez pas ça. Ce serait de la pure folie. Vendez votre télévision, votre laveuse, votre mère s’il le faut! Mais rien au monde ne devrait vous empêcher de vivre un tel moment d’extase!

-Marie-Josée (attachez-moi quelqu’un, demain je vais voir le show du Golden Jubilee à Londres !!) Pelletier

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John & Yoko
Quand l’art est l’essence même de la survie
Rétrospective Yoko Ono



par Maude Pilon

Du 23 février au 20 mai 2002 était présentée à l'Art Gallery of Ontario une rétrospective de l'oeuvre de Yoko Ono. Yoko, l'artiste. Yoko, la fondatrice de Fluxus. Yoko, l'avant-gardiste du courant pop. Et bien entendu, Yoko, la compagne de John Lennon... L'association est, semble-t-il, inévitable faisant du célèbre couple un duo plutôt méconnu pour le fondement premier de leur dynamique, c'est-à-dire, cette sensibilité à l'art qui les définissait. Ils ont subi une médiatisation telle qu'elle eut pour conséquence, entre autres, de positionner le travail artistique de Yoko derrière le statut d'icône de John. Pourtant, si Lennon fut parmi les pionniers à plusieurs niveaux dans le domaine musical, l'approche artistique qu'adopta Ono, lorsqu'elle fonda Fluxus en 1955 à New York, était tout autant nouvelle et innovatrice dans le domaine des arts visuels. Ce qui est présenté dans l'exposition Yes Yoko Ono permet de découvrir une oeuvre autonome et significative d'une richesse importante qui fut injustement vouée à s'effacer devant l'ampleur de la notoriété acquise par Lennon.

L'exposition met d'ailleurs beaucoup d'emphase sur les projets communs de John et Yoko. Toute une salle est dédiée aux fameux bed-in de 1969 et au projet War is over. Yes Yoko Ono s'ouvre sur Celling Painting (Yes Painting) (1966), la fameuse pièce qui gagna le coeur de John. On a d'ailleurs droit, sur un panneau explicatif, au pourquoi détaillé de ce qui l'a séduit du maintenant très célèbre escabeau menant à un oui minuscule...

La démarche artistique de Yoko découle de la pensée minimaliste où la distance entre l'art et la réalité se voulait abolie. On rapprochait soudain celui qui crée de celui qui regarde parce que"l'artiste se ressource dans l'interprétation des autres", disait Ono. Les rôles respectifs du créateur et du spectateur se confondraient dorénavant. Cette intention est claire dans la production de Yoko bien qu'on décèle aussi la dimension très anti-art et anti-bourgeoise, ces traces du dadaïsme laissées par Marcel Duchamp et habitant tous les artistes du pop art des années soixante. L'art pour le peuple et par le peuple! Yoko Ono et George Maciunas, les fondateurs de Fluxus, le premier groupe de performeurs artistiques, ainsi que John Cage, furent les précurseurs de cette idéologie qui redéfinissait la place réelle de celui qui regarde une oeuvre d'art. Il aurait dorénavant sa part de création à fournir. Cut piece (1965), une performance réalisée par l'artiste japonaise où, assise sur la scène, elle invitait les gens à découper ses vêtements, confrontait le public à ses valeurs et à ses acquis sociaux, ici en lien à la violence et aux rapports de pouvoir, thèmes prépondérants chez Ono. Elle laisse donc une large part au spectateur, elle suggère, elle oriente sans toutefois conclure. Ceci est le caractère très zen de son oeuvre et c'est aussi l'essence même de l'art conceptuel auquel elle contribua énormément notamment avec Instructions (1961), une série d'idées, toutes plus poétiques, musicales et anti-objet d'art les unes que les autres, lancées sur des bouts de papiers et offertes au spectateur qui se voit soudain interpellé à les réaliser : "Percez un petit trou, quasi invisible, au centre d'une toile et regardez la pièce à travers le trou." (1961)

De ses premières créations aux plus récentes, de Grapefruit (1961) et This is not here (1966) à Play it by trust (1997), la reprise de son concept de jeu d'échec où toutes les pièces sont blanches demandant comment procéder lorsque l'adversaire est identique à soi-même, cette rétrospective donc, permet de rencontrer l'artiste, sa subtilité, son intelligence et son raffinement par son travail lui-même et non par l'entremise de John... On sent toutefois l'insistance mise sur leur collaboration, mais l'angle reste différent... C'est un réel rendez-vous avec Yoko Ono, qui avec ses quarante-huit ans de carrière, porte ses titres justifiés de figure pivot dans l'art international d'avant-garde des années cinquante et soixante ainsi que d’artiste qui permit la transmission de la pensée orientale. Yes Yoko Ono réunit plus de 150 oeuvres, films, poésies, installations, performances, pièces interactives, une production donc indépendante et, malgré les nombreuses références à John, il est facile de le constater. Cela est toutefois sans qualifier le travail artistique de Yoko d'indissociable de celui de John... Mais, au fond, l'inverse n'est-il pas aussi vrai? Au delà de l'admiration de leurs talents respectifs indubitables, il y a très certainement une fascination pour cette complicité amoureuse, politique et intellectuelle qui nourrissait leur créativité. Voilà pourquoi il sont inséparables... Après tout, comment serait-il possible de dissocier deux êtres pour qui l'art est l'essence même de la survie? Noeud indénouable...

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