Volume 6 No 3





The Beatles Anthology

par Alain Lacasse

Le voici enfin arrive ce fameux livre « The Beatles Anthology ». Depuis le temps qu'on l'attendait. Le projet Anthologie comportait 3 volets: les disques qui furent lancés en 1995 et 1996, la série télévisée et le coffret vidéo, qui ont également vu le jour en 1995 et 1996, et ce livre dont on attendait la publication depuis 1997.

« The Beatles Anthology », publié en français aux éditions du Seuil, est, en fait, l'autobiographie des Beatles. C'est la première fois que John, Paul, George et Ringo racontent par écrit l'histoire des Beatles. D'ailleurs, les quatre l'ont écrit à la première personne: j'ai vu, je pense, etc. Outre les Beatles, nous retrouvons aussi les commentaires de Neil Aspinall, George Martin et le regretté Derek Taylor. Aucune autre personne n'a contribué au contenu rédactionnel du livre. Certains commentaires sont en fait des transcriptions de la série télévisée et du coffret vidéo tandis que d'autres sont totalement inédits.

La présentation est très soignée. C'est un livre grand format, 250 X 360 mm, qui est assez pesant mais qui est de grande qualité. Avec ses 368 pages et plus de 1300 illustrations incluant des photos inédites et des souvenirs personnels, il s'agit d'une véritable brique. De plus, cet ouvrage ne bénéficie que d'une seule édition. Donc, c'est une édition limitée. Quand un libraire aura vendu ses exemplaires, il lui sera impossible d'en commander d 'autres.

À un coût avoisinant $100., « The Beatles Anthology » est-il un livre essentiel ? Certes, le prix est élevé. Il faut toutefois rappeler que c'est une autobiographie des Beatles. Dans le passé, ceux-ci ont collaboré à leur biographie officielle par Hunter Davies en 1968 et au livre « Yesterday, les Beatles » par Steven Gaines et Peter Brown en 1983. « The Beatles Anthology » est leur première et seule autobiographie et aucun auteur n' interprète leur propos, car ce sont eux, les auteurs.

Attendez-vous à voir encore certains sujets de leur carrière et leurs vies privées peu ou pas abordés: la vie lors des tournées aux États-Unis, les séjours à Hambourg, les infidélités conjugales, etc. D'autres livres ont fait de l'excellent travail à propos de ces sujets tabous chez les Beatles.

Une biographie et une autobiographie sont fondamentalement des ouvrages incomplets. Il y a toujours une part de subjectivité de l'auteur ou des auteurs qui colore le livre. C'est par la somme d'excellents ouvrages qu'on peut découvrir l'essence et une vérité plus objective sur la vie et la carrière d'une personnalité publique.

La littérature sur les Beatles, parfois d'excellente qualité, mais aussi occasionnellement médiocre, est fort bien pourvue. L'apport majeur de l' autobiographie « The Beatles Anthology » sera sans doute que John, Paul, George et Ringo nous offriront des clés ou des avenues qui nous permettront de mieux connaître, comprendre et apprécier la merveilleuse histoire des Beatles du début jusqu'à la séparation en 1970.

Certes, nous y retrouverons des secrets de polichinelle mais il y aura aussi sans doute des commentaires inédits. Je vous recommande l'achat de « The Beatles Anthology » aux éditions du Seuil. C'est un livre essentiel. Bonne lecture!

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Les Beatles en français au Québec
1ère partie: Les Baronets et le début de la Beatlemania
Entrevue avec Jean Beaulne des Baronets

par Alain Lacasse et Richard Baillargeon

Beaucoup de membres du RQAB ont découvert les Beatles dans les années 60 par le biais des versions françaises de leurs chansons enregistrées par des groupes et des artistes québécois. Depuis quelques années, le Réseau Québécois des Ami(e)s des Beatles envisageait la possibilité de rédiger un article à ce sujet pour le RQABulletin.

Au début de mars 2000, j'ai contacté M.Richard Baillargeon, membre du RQAB, président de la Sarma et éditeur de la revue « Rendez-vous », pour élaborer un concept d'entrevues sur les Beatles en français au Québec. En se basant sur le dossier du répertoire des Beatles au Québec publié par le magazine « Rendez-vous 98 », nous avons concocté 3 entrevues de fond avec des artistes québécois qui ont chanté les Beatles en français au Québec.

Le premier entretien, présenté dans ce numéro du RQABulletin, a été fait avec M.Jean Beaulne, ex-membre des Baronets. Ce groupe a été la formation à avoir fait le plus de chansons des Beatles en français au Québec. Avec M.Beaulne, nous allons principalement nous concentrer sue l'année 1964, le sommet de la Beatlemania en Amérique.

La deuxième entrevue, qui sera publié dans un prochain numéro, a été faite avec M.François Bégin, ex-membres des Merseys et du duo Liette et François. Avec M.Bégin, nous nous intéresserons aux chansons des Beatles enregistrées en français par les Merseys entre 1965 et 1968.

La troisième entrevue a été faite avec M.Patrick Zabé et a été réalisé par M.Roger Drolet, ex-président du RQAB. Dans cet entretient, M.Zabé discutera des chansons en français des Beatles qu'il a faites en 1968 et 1969, soit les dernières années du célèbre quatuor de Liverpool.

Il y a beaucoup d'interprètes des Beatles au Québec depuis 1963. Nous croyons que ces 3 entrevues sont représentatives de ce que les artistes québécois ont fait avec l'ouvre des Beatles, en français, dans les années 60. L'entrevue qui suit a été préparée par Alain Lacasse et Richard Bergeron.

Entrevue no 1 : Jean Beaulne, mercredi 12 juillet 2000

Il est 17h30. Moi , Alain Lacasse, M. Yves Boivin, représentant du RQAB à Montréal, sommes dans le lobby de l'hôtel Marriot du Château Champlain à Montréal.

À l'heure convenue, M. Jean Beaulne arrive. Nous faisons connaissance. Je suis impressionné. Je ne le pensais pas si grand et il a l'air en très grande forme. Je le sens disposé à nous donner toutes les réponses que nous recherchons. Bon, le questionnaire est prêt, le magnétophone fonctionne bien. Allons-y pour cette entrevue avec M. Jean Beaulne, ex-membre des Baronets.

Alain Lacasse. Quand et où êtes-vous né ?
Jean Beaulne. Je suis né à Montréal le 19 juin 1942. J'ai 58 ans.
A.L. Comment est née votre passion pour la musique?
J.B. Ça a commencé très jeune. Mon frère jouait de l'accordéon avec son trio et je chantais avec eux dans les noces, mais déjà à 5 ou 6 ans je chantais durant les partys comme aux temps des Fêtes.
A.L. Est-ce que toute votre famille était amatrice de musique?
J.B. Tout le monde aimait la musique, mais je suis le seul à en avoir fait une carrière. Nous n'étions pas une famille de musiciens comme nous le voyons dans certains cas. Outre mon frère accordéoniste, une de mes deux sours jouait du piano sans être véritablement une passionnée. Mon autre sour ne jouait d'aucun instrument. Mon père aimait la musique à la folie même s' il ne jouait pas d'un instrument. D'autre part, ma mère était une artiste. Elle était très habile de ses mains et aimait les arts d'un bout à l'autre. Finalement, mes arrières-grand-pères étaient des gens de théâtre.
A.L. Outre le talent de chanteur, quels sont les autres instruments de musique dont vous jouiez?
J.B. J'ai joué un peu de batterie et de la guitare. Les Baronets étaient des humoristes avant tout. Pierre Labelle faisait des monologues et René Angelil et moi faisions les imitations.
A.L. Quand et où avez-vous rencontré Pierre Labelle et René Angelil?
J.B. À l'école St-Viateur et le groupe a parti en taxi alors qu'on se rendait voir Tex Lecor en spectacle. Dans l'auto, on chantait des chansons des Everly Brothers qui étaient très populaires à cette époque. C'est là que j'ai suggéré de faire des concours d'amateurs et de créer un groupe. J'ai pris l'initiative de trouver des concours d'amateurs et j'ai même écrit une chanson qui s'appelait « Johanne » qui a été notre premier disque, notre premier succès sur disque et même la première chanson qu'on interprétait dans les concours d'amateurs.
A.L. Donc Pierre et René ne faisaient pas carrière avant les Baronets. C' était des amis?
J.B. Oui. Ils aimaient la musique et faire de la comédie surtout. Ils étaient des boute-en-train.
A.L. Étiez-vous le « Straight Man » ?
J.B. C'était plus René qui était le « Straight Man » avec Pierre. Moi je faisais beaucoup d'imitation et de comédie avec Pierre.
A.L. J'aimerais à nouveau revenir sur les débuts des Baronets. Comment a débuté la carrière professionnelle du groupe?
J.B. Après l'école et les concours d'amateurs, on a décidé de se monter un petit spectacle d'une heure qu'on a présenté dans des places semi-professionnelles. J'allais dans les salles de danse offrir notre spectacle pour 25$. Divisé par 3, ça faisait un gros 8$ et quelque chose mais nous étions passionnés, on aimait ça. On n'a jamais regardé l'argent que ça nous donnait au début. Tout ce que nous voulions, c'était chanter.
A.L. Qui a trouvé le nom des Baronets? Y-a-t-il eu d'autres noms avant?
J.B. Dès le début, on s'est appelé les Baronets. C'est en lisant un journal de Montréal qu'on a trouvé le nom du groupe. Il y avait un article dans lequel on parlait d'une équipe de hockey du niveau junior « B » de la région de Québec qui s'appelait les Baronets. Nous avons tout de suite trouvé que ce nom nous convenait à merveille. Alors, nous sommes devenus les Baronets.
A.L. En quelle année les Baronets ont-ils débuté?
J.B. Les Baronets ont été fondé en 1958 et on a continué jusqu'en 1970. Ce qui est bizarre, en lisant la biographie des Beatles, c'est qu'ils ont commencé à peu près dans les mêmes années et ils ont eu une évolution à peu près de la même manière que nous autres. Bien sûr, ils avaient le marché mondial et écrivaient des chansons. C'est comique comme ces groupes-là se sont crées à cette époque-là. Je croirais que le baby-boom a engendré tous ces groupes.
A.L. Y a-t-il déjà eu plus de 3 membres au sein des Baronets?
J.B. Oui. Au début, nous étions 4. C'était en 1959. Outre moi, il y avait bien sûr René Angelil et Pierre Labelle mais aussi Gilles Petit. D'ailleurs, nous avions avec Gilles participé à l'émission « Les découvertes de Billy Monro » à CKVL. Quelques temps après, Bill Merrill a remplacé Gilles. Puis Bill a quitté et nous avons décidé de rester un trio. Les Baronets à 4, ça a duré à peine quelques mois. Même pas un an.
A.L. En quelle année est paru le premier disque des Baronets, « Johanne »?
J.B. Si ma mémoire est bonne, il me semble que c'est en 1961 sur étiquette Trans-Canada avec Pierre Nolès.
A.L. Avant de devenir populaires, quels étaient les goûts musicaux et le répertoire des Baronets?
J.B. C'était avant les Beatles. C'était des quatuors comme les Crew-Cuts,les Diamonds et les Four Aces. On a aussi eu une grosse influence par les Kingston Trio qui faisaient de la comédie et des imitations. Ça a développé notre goût pour les imitations. À cette époque là, le marché du disque commençait au Québec. On allait au magasin de disques et l'employé nous faisait entendre les nouveautés. C'est ainsi que j'ai acheté mon premier disque « Sh-Boom » des Crew-Cuts et le deuxième « All I Have To Do A Dream » des Everly Brothers. Il y avait très peu de sources pour découvrir de nouvelles musiques. Les Beatles, eux, ont eu la chance de découvrir des disques américains qu'on ne connaissait pas vraiment grâce aux marins américains qui arrivaient au port de Liverpool.
A.L. Donc vos goûts et influences n'étaient pas nécessairement le rock'n roll?
J.B. Il n'y avait pas beaucoup de rock'n-roll au Québec même si Elvis Presley était sorti. Son style toutefois ne nous attirait pas. Personnellement, j'ai été impressionné plus tard par Little Richard, Chuck Berry et Jerry Lee Lewis que j'avais vu en spectacle au Palais du Commerce de Montréal.
A.L. En 1964, vous avez commencé à faire des versions françaises des chansons des Beatles. Qui choisissait les chansons?
J.B. C'était une décision de groupe et nous étions influencés par Pierre Nolès et Tony Roman. Pierre et Tony nous avaient convoqués à leur bureau. Ils nous ont fait entendre le disque des Beatles. On a écouté ça. On est renversé, on adore la musique. On a ressenti le coup du rock pour vrai.
A.L. Comment ça se passe ensuite?
J.B. Là, il est 4 heures de l'après-midi. On prend le disque, on s'en va à la maison et on écrit les paroles. Le lendemain après-midi, on fait les pistes instrumentales et le lendemain soir, on fait les pistes vocales en studio et finalement le surlendemain, ça passe en ondes.
A.L. Étiez-vous convaincu dès le départ que les chansons des Beatles auraient du succès en français?
J.B. J'étais super convaincu. En écoutant leur disque, j'avais l'intuition que ça marcherait. J'avais l'impression que ce serait quelque chose de fort comme on n'avait jamais vu. Il y avait une énergie qui te traversait le corps malgré les phonographes. Il y avait aussi un beau choix de chansons et la qualité de leurs compositions à travers leur premier disque.
A.L. Est-ce qu'il y avait des réticences chez les autres Baronets ou dans votre entourage face aux versions françaises des chansons des Beatles?
J.B. Non. Les 3 étaient d'accord car on voulait des chansons rythmées depuis longtemps. Il n'y avait tellement pas de compositeurs qu'on lançait des appels publics pour des chansons originales. Il y avait peu de réponses et celles que l'on recevait étaient tellement médiocres qu'on les oubliaient. Les Beatles étaient un cadeau de Dieu pour la composition. Les 3 Baronets étaient unanimes pour enregistrer « C'est fou, mais c'est tout » dès que nous l'avons entendu.
A.L. Craigniez-vous les réactions de ceux ou celles qui connaissaient déjà les versions originales?
J.B. On ne leur a pas donné le temps parce que notre disque est sorti tellement vite. Je pense qu'on est arrivé avant la version anglaise des Beatles sur le marché québécois. Je crois que notre disque est sorti à la fin janvier ou début février 1964 et les Beatles ne tournaient pas plus que ça dans les stations de radio française du Québec. Plus tard, les Beatles étaient devenus très populaire, ça devenait difficile de faire des versions des Beatles car la version originale tournait très longtemps à la radio et le public achetait directement les disques des Beatles. Cela nous a amené à faire entre autres des versions de Dave Clark Five. Je vais vous raconter une anecdote. Quand nous avons sorti « C'est fou mais c'est tout », les Beatles ne jouaient que dans les stations de radio de Montréal et nulle part ailleurs. C'est ainsi que nous devenions les Beatles pour les jeunes québécois. De plus, l'émission de télévision « Jeunesse d'aujourd'hui » à TVA, qui ne faisait pas jouer des chansons des Beatles, nous a permis d' avoir beaucoup de succès avec nos deux disques à l'échelle du Québec.
A.L. Outre les chansons des Beatles que vous avez enregistrées, faisiez-vous d'autres titres des Beatles sur scène?
J.B. Non, jamais. On ne faisait que les chansons qu'on avait sorties sur disques.
A.L. Si vous le permettez, j'aimerais que nous regardions plus en profondeur les versions françaises des chansons des Beatles enregistrées par les Baronets. Pourriez-vous nous donner des détails sur le texte, l' enregistrement ou une anecdote à propos des chansons suivantes :
A.L. « C'est fou mais c'est tout » (« Hold Me Tight »)?
J.B. Comme je le disais plus tôt, nous avons écouté la chanson en après-midi, après je suis allé avec Pierre Labelle chez lui où nous avons écrit les paroles dans le courant de la soirée. Le lendemain après-midi, nous avons écouté la bande instrumentale et nous avons répété la partie vocale. En soirée, nous enregistrions nos voix. L'enregistrement n'était pas compliqué. Ce n'était pas une chanson compliquée. Le texte a été écrit assez facilement. De plus, les paroles étaient écrites en fonction d'un très jeune public. Il n'y avait pas de poésie complexe à la Jean-Pierre Ferland. De toute façon, notez qu'il n'y a pas non plus une poésie très recherchée dans « I Want To Hold Your Hand ».
A.L. « Oh, je veux être à toi » (« I Wanna Be Your Man » ), un super 45 t de 1964?
J.B. Je n'ai pas aimé faire cette chanson en studio. Ce n'était pas une bonne version qui ne rendait pas justice à l'original. De plus, le texte de cette version a été difficile à faire. Bref, je n'aime pas cette version.
A.L. Est-ce que les Baronets ont été choristes sur la chanson « Elle t' ime » (« She Loves You ») de Tony Roman?
J.B. Oui, nous étions de bons amis de Tony et on se rendait service.
A.L.Cette chanson a-t-elle été enregistrée durant la même session que les deux autres précédentes?
J.B. Non, ça a été fait quelques temps après.
A.L. Pourquoi le mixage final de cette chanson met-elle plus en évidence des voix des Baronets que celle de Tony Roman?
J.B. Je ne sais pas. Ce n'est pas moi qui l'ai mixée. Je ne me rappelle pas si Tony avait réalisé ce disque. Pour être honnête, Tony ne se considérait pas comme le meilleur chanteur au monde. Il n'avait pas une voix à jeter les murs à terre. Ce que j'admirais de lui, c'était sa détermination et il avait raison. Il avait un filet de voix qui le mettait mal à l'aise, mais après son succès « Do Wah Diddy », il a pris de l'assurance. Encore aujourd'hui, nous entendons des chanteurs avec un filet de voix.
A.L. « Ça recommence » (« It Won't Be Long »), un 45 t de 1964?
J.B. J'aimais beaucoup cette chanson. Après « C'est fou mais c'est tout » nous sommes retournés en studio afin d'enregistrer une dizaine de chansons pour un album. Nous avons choisi une de celles-ci, «Ça recommence», pour sortir en 45 t.
A.L. « Je n'aurais jamais cru » (« I Should Have Known Better »),, face B, et « Laisse moi me reposer » (« A Hard Day's Night »), face A, du même 45 t paru en 1964?
J.B. J'aimais beaucoup « Je n'aurais jamais cru ».
A.L. Ce 45t. est-il sorti avant, après ou en même temps que l'album « Ça recommence »?
J.B. Pour être honnête, je ne m'en rappelle plus.
A.L. Les paroles de ces 2 chansons sont de Roger Beaulne. Est-ce votre frère?
J.B. Oui. Je lui avais demandé de faire des versions française à temps partiel. Il a même écrit « Un baiser de toi » pour Robert Demontigny.
A.L. « Aujourd'hui c'est congé » ( « Bad To Me ») de l'album « Ça recommence » 1964 ?
J.B. Je l'aimais beaucoup. Je trouvais que c'était une mélodie superbe.
A.L. Est-ce vrai que Pierre Lalonde avait été le premier à l'enregistrer?
J.B. Je ne me rappelle pas de ça, mais c'est pas impossible. (N.D.L.R. : Pierre Lalonde l'a bien enregistrée avant les Baronets).
A.L. «Un monde sans amour» («A World Without Love»)de l'album «Ça recommence» ?
J.B. C'était une très belle chanson que j'aimais beaucoup.
A.L. Saviez-vous que Normand Knight l'avait enregistré avant vous?
J.B. Ah oui! Je l'ignorais. Dans ces années-là tout le monde choisissait des chansons sans savoir qui d'autre l'enregistrait. Quand j'ai enregistré « Toi et moi amoureux » en duo avec France Castel au début des années 70, j' arrivais en studio quand j'ai reçu un coup de téléphone de quelqu'un qui me dit que Tony Roman était en train de la faire avec Robert Demontigny et Madeleine Chartrand (la fille de Michel Chartrand) et qu'il y avait même un autre duo qui l'enregistrait. Imaginez, trois versions. C'était stressant. J 'avais le choix, soit l'enregistrer ou annuler la session d'enregistrement. Je l'ai enregistrée, car j'étais sûr d'avoir la meilleur version. J'avais un bon texte et une bonne chanson. Dès que nous l'avons fait à l'émission de télé « Jeunesse d'aujourd'hui » nous avions le succès et on a éliminé les autres versions . Nous en avons vendu plus de 100,000 45 t.
A.L. « Si je te donne mon cour » (« If I Fell ») de l'album « Ça recommence » ?
J.B. C'est une très belle chanson. Nous l'avons enregistrée spécialement pour l'album. Mon frère Roger a écrit les paroles françaises pour celle-ci.
A.L. Outre Roger Beaulne, quel sont les autres auteurs des paroles françaises des chansons des Beatles que vous avez enregistrées?
J.B. Pierre Labelle et moi en avons fait, de même que Gilles Brown.
A.L. « Twiste et chante » (« Twist And Shout ») de l'album "Ça recommence". Ce n'était pas une composition des Beatles mais quelle interprétation!
J.B. C'était plus tard. C'était bien plaisant. Nous l'avons enregistrée chez Stéréo Sound. J'étais convaincu que ça deviendrait un grand succès même si ce n'était pas un 45 t. (N.D.L.R. : la chanson est sortie en 45 t tout de suite après la parution de l'album « Ça recommence ».)
A.L. « Le sous-marin jaune » (« Yellow Submarine ») par les nouveaux Baronets en 1966. Pourquoi avez-vous quitté le groupe à ce moment là pour être remplacé par Jean-Guy Chapados?
J.B. À ce moment là, j'étais le gérant des groupes de Québec Les Bel Canto et les Bel Air, j'avais ma compagnie de disque et j'étais membre des Baronets. Cela a créé un conflit dans le groupe. Ils ont pensé bien faire en demandant à Jean-Guy Chapados, un ami à nous trois, de me remplacer, mais le public n'acceptait pas les Baronets sans moi. Un an plus tard, ils sont revenus me chercher et je suis redevenu un Baronets. Je n'ai aucun lien avec « Le sous-marin jaune».
A.L. « La même chanson » (« Your Mother Should Know ») 45 t de 1968 ?
J.B. Une belle petite chanson qui a bien marché. Je n'ai pas vraiment d' anecdote pour celle-ci. De manière générale, les chansons des Beatles ne nous donnaient pas beaucoup de difficulté.
A.L. « I Want To Hold Your Hand » en anglais en 1968 pour l'album « Les Baronets en personne » ?
J.B. Nous faisions une imitation des Beatles et on chantait cette chanson. C 'était durant un spectacle. C'était un enregistrement « live ».
A.L. La dernière chanson des Beatles en français que les Baronets ont enregistré était « Lady Madonna » un 45 t de 1968 !
J.B. Nous avons eu du plaisir à faire cette chanson là. On l'aimait beaucoup. Elle avait un rythme incroyable. Nous aimions beaucoup la faire sur scène car elle avait beaucoup d'énergie.
A.L. En studio, outre chanter, est-ce que vous jouiez d'un instrument de musique durant l'enregistrement de ces pièces?
J.B. Non, personne ne jouait d'instrument. Ce n'était que de la comédie et du chant en studio.
A.L. La plupart de ces chansons se retrouvent sur l'album « Ça recommence » paru en 1964. Durant les 4 années suivantes, vous n'avez plus fait de versions françaises des chansons des Beatles. Pourquoi avez-vous cesser d'en faire?
J.B. Les Beatles envahissaient le monde entier. Ça aurait été difficile de faire accepter nos versions par des stations de radio. Ils avaient trop de visibilité. Ça devenait illogique de continuer à utiliser leur matériel. Ceci explique pourquoi nous avons fait des versions françaises de chansons de d'autres artistes comme « C'est le Freddy » (« Do The Freddy » de Freddy And The Dreamers en 1965).
A.L. Avez-vous été les premiers artistes québécois à adopter la fameuse coupe de cheveux Beatles?
J.B. Oui, nous avons été les premiers. D'autres artistes l'ont adoptée par la suite.
A.L. Qu'est-ce qui vous a amené, 4 ans plus tard, en 1968, à faire 2 versions françaises des chansons des Beatles « La même chanson » (« Your Mother Should Know ») et « Lady Madonna » et pourquoi celles-là?
J.B. Le gros de la crise des Beatles était passé. Quand on a entendu « Lady Madonna », on s'est dit que ce serait bon de la faire en français.
A.L. Pourquoi, après ces deux chansons, avez-vous cessé de faire d'autres versions françaises des chansons des Beatles alors que d'autres artistes québécois continuaient d'en faire?
J.B. C'est par hasard, je ne sais pas. C'est parce que possiblement on a trouvé d'autres chansons qui nous plaisaient plus.
A.L. Qui étaient vos musiciens et gardiez-vous toujours les mêmes en studio ou sur scène?
J.B. Ça changeait beaucoup. Nous n'avions pas toujours les mêmes musiciens sur scène et en studio. Celui qui est resté avec nous le plus longtemps s' appelle Jacques Crevier.
A.L. En quelle année et pourquoi avez-vous quitté les Baronets?
J.B. En 1970. Je ne voyais plus d'évolution dans la carrière du groupe. Je rêvais d'une carrière aux États-Unis. Finalement, c'est René Angelil et Céline Dion qui l'ont fait. Il y avait aussi une baisse énorme au niveau des cabarets. De plus, je trouvais qu'entre nous, nous n'avions plus la motivation. D'autre part, en tant que gérant des Bel Air et des Bel Canto, ça allait bien. Avec eux, nous avons fait une tournée en Europe et j'en ai profité pour faire enregistrer les Bel Canto dans le studio des Beatles à Londres. Ils y ont enregistré « Une croix sur mon nom » et, je pense, « Quand reviendras-tu ». Ils ont fait 7 ou 8 chansons au studio Abbey Road.
A.L. En quelle année les Baronets se sont-ils séparés?
J.B. Après mon départ, René et Pierre ont continué ensemble jusqu'en 1972. C 'est à ce moment que le groupe a cessé d'exister. Entre temps, ils ont continué à faire des disques. Ils ont même fait un film « L'apparition ». Ils ont eu bien des problèmes avec ce film. De plus, la majorité des groupes des années 60 au Québec s'est séparée au début des années 70. C'était probablement aussi inévitable pour les Baronets. Quant à moi, je voulais aussi faire une carrière solo.
A.L. Êtes-vous toujours un fan des Beatles et qui est votre Beatles favori?
J.B. Oui, à la vie à la mort et Paul McCartney est mon Beatle préféré. Il écrit tellement bien et j'ai été impressionné par tout ce qu'il a fait.
A.L. Quelle est votre chanson et votre album préféré des Beatles?
J.B. Il y en a 2. Évidemment, «Sgt.Pepper's», qui est un petit chef-d'ouvre et «Beatlemania! With The Beatles» qui était totalement nouveau et différent. Pour la chanson, il y a «Here, There And Everywhere».
A.L. Est-ce que les autres Baronets partageaient vos goûts à ce sujet? J .B. Pas nécessairement. Pour revenir à « Here, There And Everywhere », j' en avais fait une version française qu'avait enregistrée mon ex-épouse Nathalie Delage. C'était en 1972 et Gilles Brown avait écrit les paroles françaises. Je ne me rappelle plus du titre en français mais je sais que cette chanson n'est jamais sortie sur disque. Elle est inédite. Je dois avouer que c'est la seule chanson qui se prêtait bien à Céline Dion et elle l'a fait pour le disque de George Martin. C'est un titre qui convient très bien à une chanteuse.
A.L. Dans le répertoire des Baronets, quelle chanson des Beatles préférez-vous?
J.B. « C'est fou mais c'est tout » et après, je dirais « Lady Madonna ».
A.L. Et en général, dans le répertoire des Baronets, quelle est votre chanson préférée?
J.B. La chanson que j'ai écrite, « Johanne ». Je l'avais écrite dans un autobus et on l 'a fait dans un concours d'amateur à CKVL « Les découvertes de Bill Monroe ». C'est là que Pierre Nolès l'a entendue et nous a découverts.
A.L. Certains groupes ou artistes québécois dans les années 60 préféraient faire des chansons américaines en français. Les Baronets semblaient préférer les chansons britanniques. Pourquoi?
J.B. A ce moment là, il y avait tellement de groupes anglais qui tournaient à la radio. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai voulu devenir le gérant des Bel Canto. Ils écrivaient leurs propres chansons. Ça changeait des autres groupes.
A.L. Comment les Baronets faisaient-ils face à la concurrence dans les versions françaises des chansons des Beatles par d'autres artistes québécois?
J.B. Nous ne voyions pas de compétition dans ce temps-là.
A.L. Y avait-il beaucoup de surveillance sur les droits d'auteurs de ces chansons des Beatles en français?
J.B. On n'était pas tellement impliqué à ce niveau là. C'est la compagnie de disque qui s'occupait de cette question-là. A l'époque, il était très facile d'obtenir une licence à cette fin. A.L » Avez-vous fait d'autres chansons des Beatles durant votre carrière solo
J.B. Non, ce n'est jamais arrivé.
A.L. Avez-vous réalisé des chansons des Beatles en français pour d'autres groupes ou artistes et lesquelles?
J.B. Je me souviens principalement de celles enregistrées par les Mersey's.
A.L. En regardant les images de l'époque, nous avons l'impression que Pierre Labelle était le chanteur soliste et vous et René Angelil étiez les choristes. Cette impression est-elle fondée? Sinon, comment se faisait le partage du répertoire? Ou, quel était le rôle de chacun des membres du groupe?
J.B. On essayait toujours de diviser en trois parts égales. Toutefois, Pierre avait une voix plus « rocker » que la mienne. C'est pourquoi, par exemple il chante « Twiste et chante », mais sur scène et sur disque, le travail était partagé à part égale.
A.L. Après de nombreuses années d'obscurantisme sur la musique populaire québécoise des années 60, il semble depuis quelques années qu'il y ait un regain de popularité et d'intérêt et aussi un désir de redécouvrir des artistes et groupes, comme les Baronets chez les « baby-boomers » et jeunes des années 60, qui sont très nombreux au Québec et qui franchissent les caps des 40 ou 50 ans, mais aussi chez les adolescents et jeunes de 20 ans, beaucoup moins nombreux, qui semblent fascinés par les idoles de leurs parents et grand-parents. Près de 30 ans après la fin de Baronets, que pensez-vous de cette situation?
J.B. Je n'aurais jamais pensé que ce serait arrivé. J'avais pensé qu'on seraient tombés dans l'oubli. Je suis surpris que les jeunes soient intéressés par des groupes comme les Baronnets. C'est comme un retour en arrière. C'est comme s'ils allaient fouiller dans la discothèque pour mieux connaître leurs parents qui étaient, au fond, de notre époque.
A.L. Est-ce que Pierre Labelle et René Angelil partagent votre opinion sur ce phénomène?
J.B. Oui, tous les 3 sommes surpris. Au fond, les Baronets ont parti le bal des groupes. Je crois que je n'aurais jamais pensé voir les Baronets sur CD. C'est comme si les gens voulaient revivre cette époque.
A.L. Avez-vous rencontré les Beatles?
J.B. Bien oui, c'est sûr. Je les ai vus à Montréal en 1964. J'ai rencontré John Lennon et Paul McCartney. Après, je les ai rencontrés 2 fois à Toronto grâce à un ami, Paul-Émile Beaulne de CJMS. J'ai même une photo avec Brian Epstein.
A.L. Vous avez discuté avec eux, savaient-ils que vous faisiez leurs chansons en français?
J.B. Oui, car notre gérant Ben Kaye leur avait donné un disque de leurs chansons qu'on avait enregistrées en français.
A.L. Que retenez-vous de votre première rencontre avec les Beatles à Montréal en 1964?
J.B. J'ai trouvé drôle de voir comment des personnes comme Janette Bertrand étaient toutes excitées par le phénomène Beatles. Elles étaient aussi énervées que nos propres fans. Nous avons réussi à les rencontrer parce qu' on faisait leurs chansons en français. Je garde un très bon souvenir de cette rencontre. Ils étaient des gentlemen et avaient beaucoup d'humour. De plus, je peux vous dire qu'ils n'avaient pas l'air trop surpris de savoir que nous enregistrions leurs chansons en français, car déjà il y avait beaucoup de leurs chansons qui étaient enregistrées dans de nombreuses langues étrangères.
A.L. Après votre départ des Baronets, êtes-vous resté en contact avec Pierre Labelle et René Angelil?
J.B. Oui. On ne peut pas oublier cette époque. On était comme des frères. C' est pour ça qu'on a eu tant de peine quand Pierre Labelle est décédé en janvier dernier ou quand René Angelil est tombé malade. On se téléphone et on se rencontre encore souvent.
A.L. En quelle année avez-vous arrêté votre carrière de chanteur solo et pourquoi?
J.B. C'était en 85-86. Mon intérêt pour ma carrière avait beaucoup diminué. J'ai alors décidé de réorienter ma carrière. Vers la fin de ma carrière, je chantais beaucoup en Floride.
A.L. Qu'avez-vous fait après comme travail?
J.B. Je suis devenu scénariste de film à Los Angeles et je continue mon travail de gérant d'artiste et de réalisation de disques. C'est ce que je fais encore aujourd'hui. Je partage mon temps entre Los Angeles et Montréal. En tant que gérant d'artiste, je veille présentement à la carrière de la chanteuse québécoise Dorothée Vallée et celle de la chanteuse américaine Elizabeth Stack. Elizabeth est la fille d'Élliot Ness dans la série télévisée « Les incorruptibles ».
A.L. Avez-vous un ou plusieurs enfants qui ont suivi vos traces et qui font aujourd'hui une carrière dans le domaine artistique?
J.B. Oui. Ma fille unique Mélanie est comédienne. Elle tourne beaucoup au cinéma. Elle est aussi animatrice à la télévision. Elle fait carrière sous le nom de Mélanie Beaulne.
A.L. Merci beaucoup M. Beaulne et j'espère que vous pourrez un jour participer à une de nos conventions?
J.B. Ça me ferait plaisir et je vais me tenir au courant des activités du RQAB.
A.L. Encore une fois, merci beaucoup et au revoir!
J.B. Bienvenue et au revoir.

75 minutes plus tard, l'entrevue prend fin. Nous n'avons pas vu le temps passer. Le tout s'est terminé par une courte séance de photo et une chaleureuse poignée de main. J'avoue qu'Yves Boivin et moi-même avons été impressionnés par la générosité, la gentillesse , la disponibilité et la simplicité de Jean Beaulne. Pour nous, ce fut une rencontre mémorable. À la suite de cette rencontre, j'ai fait des « overdubs » d'entrevue avec M.Beaulne les 15 et 20 août dernier par téléphone.

Encore une fois, merci beaucoup Jean Beaulne. À cela, j'ajoute des remerciements a mon collègue Richard Baillargeon, pour la préparation de cette entrevue, Yves Boivin, pour sa précieuse assistance, et la compagnie de disque Mérite pour nous avoir permis de prendre contact avec M. Beaulne. Les photos récentes de Jean Beaulne sont de Alain Lacasse et celles d' archives des Baronets sont une gracieuseté de M. Jean Beaulne.

Prochain numéro du RQABulletin, entrevue avec M. François Bégin des Mersey's.

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